
De ses chroniques criminelles new-yorkaises à ses fresques historiques, Martin Scorsese a construit une œuvre parmi les plus influentes du cinéma moderne. Choisir ses meilleurs films revient à parcourir plus de cinquante ans de mise en scène, de collaborations majeures et de personnages habités par la culpabilité, l’ambition, la foi ou la violence.
Né à New York en 1942, Martin Scorsese s’est imposé comme l’un des grands auteurs américains de l’après-Nouvel Hollywood. Son cinéma se reconnaît à une énergie visuelle très précise, un goût pour les récits intérieurs et une attention constante aux contradictions morales de ses personnages. Il filme souvent des hommes en rupture, pris entre désir de grandeur, pulsions destructrices et quête de rédemption.
Son œuvre ne se limite pourtant pas aux films de gangsters, même si ce registre a largement contribué à sa renommée. Scorsese a aussi signé des drames psychologiques, des films religieux, des documentaires musicaux et des fresques historiques. Sa carrière est marquée par des collaborations décisives avec Robert De Niro, puis Leonardo DiCaprio, mais aussi avec des monteuses, scénaristes et chefs opérateurs qui ont façonné son style.
Sorti en 1976, Taxi Driver reste l’un des films les plus emblématiques de Scorsese. Robert De Niro y incarne Travis Bickle, vétéran du Vietnam devenu chauffeur de taxi dans un New York nocturne, sale et oppressant. Le film suit son isolement progressif, jusqu’à une dérive violente nourrie par la solitude, la frustration et une vision paranoïaque de la ville.
La force de Taxi Driver tient à son ambiguïté. Scorsese ne glorifie pas Travis Bickle, mais observe son effondrement avec une précision inquiétante. La musique de Bernard Herrmann, la photographie urbaine et le scénario de Paul Schrader contribuent à faire du film un classique du cinéma américain des années 1970. Palme d’or à Cannes, il demeure une référence pour comprendre la représentation de l’aliénation à l’écran.
En 1980, Scorsese réalise Raging Bull, biographie du boxeur Jake LaMotta. Tourné en noir et blanc, le film dépasse largement le cadre du biopic sportif. Il montre un homme incapable de maîtriser sa jalousie, sa violence et son besoin de domination, jusque dans sa vie familiale. Robert De Niro, qui a profondément transformé son corps pour le rôle, livre l’une de ses performances les plus célèbres.
La mise en scène des combats est souvent citée comme un modèle. Scorsese ne filme pas seulement la boxe comme un affrontement physique, mais comme une expérience mentale, presque sensorielle. Le montage de Thelma Schoonmaker donne au film une puissance rare. Malgré un accueil commercial modéré à sa sortie, Raging Bull est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands films du XXe siècle.
Avec Les Affranchis, sorti en 1990, Scorsese signe l’un de ses films les plus accessibles et les plus virtuoses. Inspiré de faits réels, il raconte l’ascension et la chute d’Henry Hill, associé à la mafia italo-américaine. Le film séduit par son rythme, sa narration en voix off, son humour noir et sa capacité à montrer l’attraction du crime sans en masquer la brutalité.
Les Affranchis est devenu une référence incontournable du film de gangsters. La célèbre scène du Copacabana, tournée en long plan-séquence, illustre le talent de Scorsese pour associer mouvement de caméra, musique populaire et point de vue subjectif. Le film doit aussi beaucoup à Joe Pesci, récompensé par l’Oscar du meilleur second rôle pour son interprétation explosive de Tommy DeVito.
Sorti en 1995, Casino est souvent rapproché des Affranchis, mais son angle est différent. Le film s’intéresse à Las Vegas, à ses jeux d’argent, à ses intérêts politiques et à la manière dont la mafia a tenté de contrôler cette économie spectaculaire. Robert De Niro incarne Sam “Ace” Rothstein, gestionnaire méthodique d’un casino, tandis que Joe Pesci joue un homme de main imprévisible et violent.
Casino impressionne par son ampleur documentaire et son sens du détail. Scorsese y décrit un système où chaque geste, chaque transaction et chaque relation obéissent à une logique de pouvoir. Sharon Stone, dans le rôle de Ginger, apporte au film une dimension tragique essentielle. Plus long, plus dense et parfois plus froid que Les Affranchis, Casino reste un titre majeur de la filmographie de Martin Scorsese.
En 2006, Scorsese réalise Les Infiltrés, remake du film hongkongais Infernal Affairs. L’intrigue repose sur un double jeu : un policier infiltré dans la mafia irlandaise de Boston et une taupe criminelle intégrée dans la police. Leonardo DiCaprio, Matt Damon et Jack Nicholson portent ce thriller nerveux, où l’identité devient un piège permanent.
Le film vaut à Scorsese l’Oscar du meilleur réalisateur, une récompense attendue depuis longtemps. Sans être son œuvre la plus radicale, Les Infiltrés montre son efficacité dans un registre de suspense contemporain. Son montage tendu, ses dialogues secs et son atmosphère paranoïaque en font un excellent point d’entrée pour découvrir son cinéma. Dans une perspective plus large, on peut rapprocher son parcours de celui d’autres grands cinéastes américains, comme le montre cette sélection consacrée aux films majeurs de Steven Spielberg.
Avec Le Loup de Wall Street, sorti en 2013, Scorsese s’attaque au monde de la finance dérégulée. Inspiré des mémoires de Jordan Belfort, le film suit l’ascension d’un courtier sans scrupules, porté par l’argent facile, la manipulation et une culture de l’excès. Leonardo DiCaprio y livre une performance physique et comique, souvent citée parmi les meilleures de sa carrière.
Le film a parfois été mal compris, certains spectateurs y voyant une célébration de la démesure qu’il met pourtant en scène de manière satirique. Scorsese observe un système où la réussite matérielle devient une addiction et où l’absence de morale se transforme en spectacle. Par son rythme, son humour corrosif et sa durée généreuse, Le Loup de Wall Street occupe une place singulière parmi les meilleurs films de Scorsese.
Réalisé en 2016, Silence est l’un des projets les plus personnels de Scorsese. Adapté du roman de Shusaku Endo, le film raconte le voyage de missionnaires jésuites au Japon au XVIIe siècle, dans un contexte de persécution religieuse. Plus contemplatif que ses œuvres criminelles, il explore la foi, le doute et le prix du renoncement avec une grande rigueur formelle.
En 2023, Killers of the Flower Moon confirme la vitalité du cinéaste. Le film revient sur les meurtres de membres de la nation osage dans l’Oklahoma des années 1920, après la découverte de pétrole sur leurs terres. Porté par Lily Gladstone, Leonardo DiCaprio et Robert De Niro, il associe enquête historique, drame familial et critique du racisme institutionnel.
Pour une première approche, il est conseillé de commencer par Les Affranchis, Taxi Driver ou Les Infiltrés. Ces trois films offrent un aperçu clair de ses thèmes, de son style et de son rapport à la narration. Ceux qui souhaitent explorer une facette plus intérieure peuvent ensuite découvrir Raging Bull, Silence ou La Dernière Tentation du Christ, œuvres plus exigeantes mais essentielles.
La grandeur de Scorsese tient à sa capacité à renouveler ses obsessions sans les figer. Qu’il filme la mafia, la finance, la religion ou l’histoire américaine, il interroge toujours la responsabilité individuelle face à la tentation du pouvoir. Ses meilleurs films ne sont pas seulement des classiques à revoir : ils constituent une lecture précieuse de la société, de ses mythes et de ses zones d’ombre.